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L’année des premiers fruits
par Louis Hamelin, écrivain et administrateur de l’ABAT
Paru initialement dans Réseauvert, Le Bulletin
français d’information de Greenpeace,
Hiver 2003, Volume 11 Numéro 3. Mis à jour au
printemps 2004
L’Action boréale est d’abord née d’un vaste débat
public, celui-là même qui succéda à la diffusion, en
1998, de L’Erreur boréale, le documentaire-choc
réalisé par le cinéaste Robert Monderie et le
chansonnier-poète Richard Desjardins. Pour la première
fois depuis des lunes, un enjeu environnemental
faisait l’objet d’une véritable discussion publique.
Aucune erreur n’était possible : les vues aériennes de
coupes à blanc montrées dans le film avaient
véritablement traumatisé les Québécois. Il était
maintenant clair que la forêt du Nord faisait toujours
partie de l’imaginaire collectif d’une population
pourtant largement urbanisée. Réveil brutal : du jour
au lendemain, l’homme des villes découvrait qu’une
sorte de cataclysme tranquille, industriel plutôt que
naturel, était en train de se produire là-bas, dans
cette forêt aux paysages austères si difficiles à
aimer, plus connue pour ses mouches noires plus
grosses qu’ailleurs (à ce qu’on dit) que pour sa
prodigieuse richesse biologique.
Créée en l’an 2000, l’ABAT a rapidement orienté ses
interventions en fonction de deux objectifs principaux :
1) la création d’un réseau d’aires protégées à
l’intérieur desquelles toute forme d’exploitation par
les industries forestière, minière et énergétique
serait prohibée ;
2) la tenue d’une vaste enquête
publique, itinérante et indépendante pour faire toute
la lumière sur la situation réelle de la forêt.
Cette
enquête exhaustive devrait posséder un mandat élargi
lui permettant de réaliser un examen en profondeur
couvrant l’ensemble de la question, des abus permis
par les pratiques actuelles et par le régime forestier
lui-même à la protection de la biodiversité, en
passant par la précarisation des conditions de travail
en forêt. Bref, le temps était venu de tout mettre sur
la table...
Aires protégées, enquête publique. Au cours de la
période qui s’étend de l’été 2002 au début de
l’automne 2003, ces dossiers vont connaître deux
déblocages majeurs qui auront pour effet de relancer
le débat ouvert en 1998 par L’Erreur boréale, et de
mettre définitivement l’ABAT sur les rails. Juillet
2002 : le ministre de l’Environnement du Québec, André
Boisclair, se rend au Centre éducatif forestier du lac
Joannès, en Abitibi, pour y dévoiler la stratégie
gouvernementale sur les aires protégées. L’ABAT va dès
lors travailler à mettre au point sa propre carte
d’aires à protéger. Ses propositions distinguent trois
paliers envisagés comme autant d’étapes dans
l’implantation progressive d’un système crédible de
protection de la forêt boréale : 8% (le minimum vital
que vise en principe le gouvernement...); 12% (en
accord, donc, avec la norme internationale établie
lors du Sommet de Rio); de 20 à 25 % (la superficie
devant ultimement être conservée dans chaque province
naturelle, et le chiffre à atteindre en vue d’un
véritable effort de préservation de la
biodiversité...). Dès l’automne suivant, les
événements se bousculent. La Vérificatrice-générale du
Québec publie un rapport accablant sur la gestion de
nos forêts par l’industrie et par l’État. Puis c’est
l’affaire Kanasuta. Candidat logique au programme de
création des aires protégées, ce territoire, qui
renferme une richesse écologique et archéologique
exceptionnelle, était entamé en novembre 2002 par un
premier chemin forestier percé par la compagnie
Norbord, dont le siège social se trouve à Toronto.
Face à la mobilisation et à la volonté de résistance
affichées par l’ABAT, et suite à des pressions
exercées directement sur les ministres concernés,
ceux-ci, François Gendron, des Ressources naturelles,
et André Boisclair, de l'Environnement, demandent
alors à la compagnie de faire marche arrière. Première
victoire : la Norbord accepte de jouer au « bon
citoyen » et de retirer (au moins provisoirement) sa
machinerie.
L’année (électorale) 2003 devait s’amorcer au même
rythme. Le premier ministre en titre, Bernard Landry,
donne le ton en se disant inquiet de la situation...
avant de forcer la main de son ministre des Ressources
naturelles qui, dans la foulée, doit promettre une
enquête publique. En février, à la suite d’un
processus de consultation amorcé au cours de
l’automne, les représentants du MENV, armés de leur
toute nouvelle Loi de la protection du patrimoine
naturel, débarquent en Abitibi pour y annoncer
officiellement la création d’un réseau d’aires
protégées qui inclut, entre autres, la forêt des lacs
Joannès et Vaudray. De L’Erreur boréale à cette future
« réserve de biodiversité », le chemin parcouru
commençait à ressembler, soudain, à un début de
parcours historique...
Nous sommes au printemps 2004 et le processus de
création des aires protégées, épargné par le couperet
de la réingénierie de l'État, accuse des retards
importants. Quand à l’enquête publique, devenue, sous
la coupe du gouvernement Charest, une simple
commission d'études, nous avons toutes les raisons de
croire que cet exercice partial où les dés semblent
pipés d'avance ne livrera pas la marchandise annoncée,
soit : un portrait global de la situation réelle de la
forêt boréale du Québec. C'est pourquoi l'ABAT, après
avoir remis en cause, dans un mémoire adressé à la
commission Coulombe, l'existence même de cette
dernière, continue de réclamer la tenue d'une
véritable enquête publique, indépendante et itinérante
sur la gestion de la forêt québécoise publique.
La dernière année a été très encourageante et il faut
continuer à pousser. L’Action boréale a donné ses
premiers fruits (verts, bien évidemment!) et les
racines ont l'air solides.
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