| 4 février 2006 - Le Journal de Montréal |
Le bilan de Richard Desjardins |
Le gouvernement va faire semblant (2)
États généraux en vue
Les arbres sont des êtres minoritaires dans une forêt. Mais les plus visibles. Et les seuls qui détiennent une valeur commerciale. Si les dommages environnementaux étaient pris en compte dans le coût de production d'un madrier, d'une rame de papier, les Domtar, les Abitibi-Consol, les Tembec n'auraient jamais vu le jour.
Encore aujourd'hui, les seules lois forestières en vigueur garantissent uniquement des objectifs économiques. Légalement, les valeurs sociales n'existent pas, tout comme la réalité écologique. Les compagnies ont le droit de tout faire, partout où ce n'est pas privé. Et elles le font.
Notre forêt est publique à 90%. Elle appartient à nous tous, personnellement, même à quelqu'un qui n'y jamais mis les pieds. Privilège unique au monde. Or, en 1987, à notre insu, un gouvernement a commis l'erreur de concéder, par contrat séculaire, la totalité des arbres à des ramassis de compagnies devenues gigantesques et qui se sont avérées, par-dessus le marché, abusives, incompétentes, ruineuses, et privatisant par le fait même la majorité du territoire géographique québécois méridional.
Véritable nationalisation
Il est maintenant temps de faire une cassure, de réaliser une véritable nationalisation de notre ressource et de créer une sorte de régie des forêts, indépendante et du gouvernement et des compagnies. Sa mission consistera à gérer le patrimoine forestier en fonction des besoins de la société et dans le respect intégral de nos écosystèmes. Nous devrons inventer une stratégie forestière non aliénée au seul approvisionnement des méga-usines. Ce que la commission Coulombe voulait dire mais n'a pas osé.
Il est possible de récolter chaque année énormément de bois mais dans une zone beaucoup plus restreinte. Là où ça pousse, viarge! L'équipe du professeur Christian Messier de l'Université du Québec a estimé que nous pourrions ainsi conserver intégralement 30% de nos territoires naturels si nous entreprenions une forestation intensive dans nos zones les plus productives. (Faire de l'élevage de mètres cubes à la scandinave, en somme.) Sur le reste du territoire conventionnel, une foresterie d'intelligence écosystémique comblerait nos besoins.
Comment partager cette ressource maintenant? En raison de notre position géographique éloignée, de l'éloignement de nos réserves de bois à l'intérieur même du Québec, nous perdons la guerre du «deux par quatre» et du papier, ces produits bas de gamme facilement concurrencés par les forêts plus productives d'Amérique du Sud et par les salaires dérisoires qu'on y consent.
Il nous apparaît normal que la priorité d'approvisionnement soit accordée à ceux qui produisent quelque chose de mieux avec la matière première. - Comment se fait-il qu'une des plus grandes forêts du monde, la nôtre, n'ait pas engendré d'IKEA? - En réalité, ce sont des entreprises spécialisées, petites et moyennes, qui ont créé de l'emploi dans nos régions ces dernières années.
En bout de ligne, environ le quart de nos écosystèmes forestiers pourraient ainsi persister dans leur état sauvage, soit par l'implantation d'aires protégées, soit par leur restauration. L'Institut Pembina vient tout juste d'évaluer que la valeur marchande des produits de la forêt boréale est inférieure à deux fois et demie sa valeur en capital naturel et en services écologiques. Ne l'oublions plus.
Le moment est venu de l'exercer ce privilège unique au monde, celui de jouir d'une forêt publique et de l'aménager selon notre cœur et notre raison.
À quand les états généraux sur la nouvelle forêt, qui conviendraient de la meilleure façon d'appliquer le rapport Coulombe?
«Les fruits sont mûrs... si t'as compris», comme disait Félix. Et j'ajouterais, sauf vot' respect : «Et les cocottes sont chaudes.»
Une marée montante soulève tous les bateaux.
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