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| 2 février 2006 - Le Journal de Montréal |
Le bilan de Richard Desjardins |
Un problème de copinage
Chevrette Pontiac
Les compagnies ont su bien avant que le rapport Coulombe ne soit rendu public qu'il recommanderait une baisse dans le volume des coupes de bois. En «bonnes citoyennes corporatives», comme elles s'autoproclament toujours, les compagnies se sont empressées de remplir leurs cours à bois à ras bord tout au long des années 2004-2005. Ça se voyait même sur les routes. Des trucks et des trucks et des trucks.
Tout le beau bois qu'il nous reste est en train d'être passé à l'abatteuse ; l'habitat immédiat des villages autochtones, celui de nos anciennes pourvoiries les plus respectueuses de la ressource, des territoires candidats au programme d'aires protégées, on bûche maintenant sur les îles de cette merveille mondiale qui s'appelle le réservoir Gouin, tout ça pour enregistrer en fin d'année un niveau de récolte historique - 33 beaux millions de mètres cubes de bois résineux - accompagné de pertes financières colossales. Félicitations ! Gang de bandits de grand chemin. Après cela, plaignez-vous de votre «image» !
En désespoir de cause, l'association des compagnies de bois vient d'embaucher le désopilant Guy Chevrette, véritable Tartuffe de l'histoire politique québécoise contemporaine. Il représente en chair et en os tout le problème de la foresterie nationale : le copinage entre les politiciens et les industriels. Voyez : si les compagnies de bois ont engagé cet ancien ministre responsable des forêts pour en faire leur représentant, c'est dire comment il a pu les maganer, ces compagnies, n'est-ce pas, du temps qu'il devait, en tant que ministre, les contrôler. En réalité, il continue de faire ce qu'il a toujours fait : voir à l'approvisionnement des compagnies au plus bas coût possible et en minimisant toutes les autres contraintes. Espérons seulement qu'il tire une certaine satisfaction à toucher double salaire pour la même job*. Une belle récompense.
Le voilà qu'il veut nous faire pleurer sur les déboires actuels des compagnies forestières les plus poches du Canada. Sur les dix plus grosses forestières au pays, trois sont dans le trou jusqu'au trognon et elles sévissent toutes au Québec : Domtar, Abitibi-Consol et Tembec. Elles n'ont toujours produit que du papier, du panneau et du «deux par quatre» avec des arbres qu'on leur concède à cinquante cents la pièce, avalant au passage des territoires d'épinettes uniques au monde.
Et maintenant que le marché est saturé, que les actionnaires anonymes qu'elles ont gavés pendant des années s'impatientent, ces compagnies s'en viennent bummer de l'argent public. Elles ne peuvent plus emprunter parce que les banques maintenant échaudées ne croient plus à la réalité de leurs réserves de bois. Et leurs obligations s'apparentent de plus en plus à des pitons de bingo. Des junk bounds comme on dit dans le Wall Street Journal. Cela n'a pourtant pas empêché Abitibi Consol de verser à ses actionnaires, au cours des cinq dernières années, presque quatre fois plus d'argent qu'elle n'en a fait, quitte à fermer des usines !
Leur nouveau lobbyiste en chef a même le culot d'invoquer le spectre du chômage si l'État ne crache pas son cash dans le trou sans fond des dettes de ces compagnies. Non mais qu'est-ce qu'elles s'en crissent du chômage, les compagnies ! On vient de le voir à Lebel-sur-Quévillon. À 17 heures un bel après-midi de décembre dernier, les travailleurs de l'énorme papetière Domtar de l'endroit apprennent que le moulin ferme le lendemain matin. Ils seront jetés dehors sans «mesures d'atténuation» spéciales.
En réalité, depuis dix ans, la production forestière au Québec s'est accrue de 45 % mais l'emploi, lui, de seulement 1%.
Rien qu'elles n'ont pas fait, les compagnies, pour informatiser leurs usines au maximum et réduire leur main-d'oeuvre au minimum. Aussi, leurs opérations en forêt sont entièrement sous-traitées. Les propriétaires de machinerie, les camionneurs, les planteurs, les débroussailleurs vivent tous au seuil de la faillite, quand ils ne se font pas carrément voler leur temps et leur bois. À ce sujet, une enquête s'impose, tout le monde forestier le sait.
L'ancien ministre souverainiste, Guy Chevrette, «démissionné» par son propre gouvernement, recyclé depuis en mercenaire à tout drapeau, grand amateur de «gros bon sens» qui n'en est jamais un, se permet même de dire que nos forêts ne devraient pas être gérées par les «verts» du Plateau alors que tout se décide, y compris son propre sort, dans les bastions libéraux de Westmount à Montréal et de Rosedale à Toronto.
Qu'elles crèvent ces compagnies qui nous siphonnent et nos territoires et notre économie ! Nous pouvons faire mieux. Et mettre au travail bien plus de monde pour bien plus de temps. L'intelligence forestière existe ici. À nous de la faire fleurir.
- Je viens d'apprendre que Guy Chevrette a donné son nom à une fondation qui se consacrera à restaurer les habitats fauniques. Cette fondation, un club d'anciens ministres et d'industriels qui ont saccagé les habitats fauniques, est financée à 50 % par Abitibi Consol. L'actuel ministre responsable des forêts, Pierre Corbeil, a également souscrit.
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