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| 1 février 2006 - Le Journal de Montréal |
Le bilan de Richard Desjardins |
Paresse historique
Les mesures d'atténuation
Quelques semaines après le dépôt du lourd rapport Coulombe portant sur la gestion de nos forêts, le ministre responsable de la ressource, Pierre Corbeil, annonce finalement qu'il coupera 20% de la «possibilité» forestière au Québec, le temps que son équipe de «bolés» refasse ses grands calculs pour déterminer ce que, réellement, nous avons de disponible comme bois. On parle ici de réduire de 20% la possibilité forestière et non pas de réduire la récolte de 20%! Nuance énorme. La possibilité, c'est ce qu'on pourrait, théoriquement, couper de manière soutenue sans toucher au capital forestier. Or, le ministère accorde tellement de bois «possible» chaque année aux compagnies que celles-ci parviennent difficilement à tout récolter.
(Ce 20% de réduction demeure tout de même assez bizarre. Car si la commission a pu établir que le ministère pouvait se tromper de 50% dans ses estimations du bois disponible, celui-ci aurait dû, par précaution, réduire la récolte annuelle de moitié. Mais bon ! La foresterie est un art et non une science, comme aiment le dire les ingénieurs forestiers quand ils se sentent un peu perdus.)
Cette mesure de réduction, spectaculaire, mais somme toute inoffensive, a provoqué quand même une colère de principe dans les compagnies, outrées de l'insensibilité du gouvernement vis-à-vis de leurs déjà «gros problèmes actuels» avec les Américains*.
Face au tollé des compagnies, aux cris du coeur des élus du Saguenay - Lac-Saint-Jean, aux gros bras mécaniques virevoltants de la FTQ, le ministre annonce à l'automne 2005 une série de curieuses «mesures d'atténuation» qui vont, dans les faits, non seulement annuler l'effet de la réduction de 20% mais détériorer davantage nos écosystèmes forestiers.
Ainsi:
- On permettra aux industriels d'aller chercher le restant de bois alloué qu'ils n'ont pas réussi à récolter en 2000, 2001, 2002, etc. Ils avaient probablement oublié une couple de bonnes patchs d'épinettes en chemin. Ça complète ainsi le réseau québécois de coupes à blanc.
- Là où le bois a toujours mal poussé et poussera toujours mal à cause de la particularité des sols, eh bien maintenant, on peut aller le chercher. Ce n'était pas écologique hier, mais ce l'est devenu aujourd'hui.
- On «donnera» aux compagnies le bois resté debout après un feu de forêt. Contrairement à ce qu'on laisse entendre, le bois brûlé - superficiellement la plupart du temps - n'est pas du bois perdu. Il contribue à régénérer la ressource. À la limite, quand les compagnies en manqueront, elles n'auront qu'à engager des pyromanes contractuels.
- On prétendra que l'immense forêt nordique, la semi-taïga - qu'on avait retirée du calcul forestier parce que non renouvelable -, eh bien maintenant, elle pourrait s'avérer tout d'un coup rentable. On n'ira jamais la bûcher cette forêt de bonsaïs, soyez-en assurés, mais de l'inclure dans la possibilité forestière globale fait en sorte qu'on pourra abattre ce qui reste au sud et jusqu'aux abords de la rue Racine à Chicoutimi s'il le faut.
Les docteurs Mailloux
Les docteurs Mailloux de la foresterie boréale de l'Université du Québec de l'endroit vont essayer de faire avaler cette fraude intellectuelle aux éditorialistes du coin, qui vont expliquer au peuple que c'est à cause des environnementalistes et des Indiens qu'Abitibi-Consol n'ira pas bûcher dans la semi-taïga. À moins qu'on lui subventionne une usine de «trous d'picks» embouvetés; une belle usine torontoise de luxe, avec mécanique finlandaise et informatique japonaise avec pas de jobs dedans. Le modèle québécois, en somme.
Finalement le gouvernement, fier de l'annoncer, vient d'allonger 460 M$, dont pas une cenne n'ira à un travailleur licencié. Pendant qu'Hydro-Québec nous rapporte deux milliards par année, que la loto nous en donne un milliard, que la SAQ en fait autant, nous payons de nos poches pour raser le Québec.
* Aux États-Unis, les forêts sont pour la plupart privées alors qu'ici, elles appartiennent au public. Quand un industriel américain produit du «deux par quatre», son prix doit refléter une partie du coût d'achat de sa terre forestière. Il n'arrive pas à concurrencer le prix du «deux par quatre» québécois obtenu à partir d'une forêt publique quasiment gratuite où la sylviculture est assumée par l'État. D'où la crise du bois d'oeuvre, qui ne concerne que le «deux par quatre». Si nous fabriquions davantage de meubles, d'armoires, de maisons toutes faites, de violons, etc., nous aurions évité d'armer l'argument américain. La crise serait encore moins grave si nous n'étions pas si captifs de leur marché. Paresse historique.
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