| 31 janvier 2006 - Le Journal de Montréal |
Le bilan de Richard Desjardins |
De super comités secrets
Le comité de suiveux
Le bois se trouve maintenant trop loin des usines, dans le Nord, disséminé et petit. L’impitoyable concurrence internationale nous interdit tout mirage de rentabilité. Ce sont les Chinois qui ont inventé le papier et bientôt, ils construiront des usines capables d’emballer la terre trois fois par jour, sans compter que leur main-d’œuvre s’assimile à de l’esclavage. En ce qui regarde le bois de construction primaire, plané ou pas plané, il n’est malheureusement pas exclusif au Québec. Nous avons gaspillé beaucoup de ressources forestières pour des produits qui se vendent pas cher.
Quand tout le bois est alloué, il n’y a plus de place pour celui qui arrive avec une nouvelle idée. Il aurait fallu que le gouvernement admette – il ne l’a d’ailleurs pas encore fait – que garantir éternellement du bois aux compagnies, comme nous le faisons, s’avère aujourd’hui une impossibilité matérielle. Mais il redoute la réaction des compagnies qui pourraient, dans cette éventualité, effectivement «poursuivre» le gouvernement pour bris de contrat. Des milliards et des milliards.
La peur d’être «tabletté»
C’est principalement pour cette raison que le rapport Coulombe n’a pas recommandé explicitement de «nationaliser» la ressource comme René Lévesque avait pensé le faire au début des années soixante. La commission craignait de voir son rapport simplement «tabletté», comme on dit dans les ministères. Cette ambiguïté persiste et nous causera bien des soucis.
Les populations de plus de 250 villes et villages forestiers du Québec sont en train de se rendre compte que leur ressource a été gérée non pas en fonction de ce que la forêt peut produire, mais en fonction de la capacité de produire des usines. En Abitibi, il y a deux et peut-être même trois fois trop d’usines pour le stock forestier disponible. C’est l’ancien patron de la multinationale Tembec lui-même, Frank Dottori, qui fut le premier à en parler publiquement. Le gouvernement décréta au printemps 2005 une réduction de 20 % de la possibilité forestière. (Nous verrons demain comment cette mesure n’est que symbolique et se résume à un «jeu à somme nulle».)
Mais pour l’instant, ce qui fait littéralement capoter le ministère demeure la recommandation principale du rapport Coulombe, celle qui indique que notre foresterie devra dorénavant s’exercer selon un principe de gestion écosystémique. Oh là là ! Ce que ce terme ésotérique a pu glacer le sang des fonctionnaires. Cela signifie que toute la gestion actuelle de notre ressource tombe caduque, puisque jamais, ici, on n’a considéré qu’une forêt dépendait de son sol ou qu’un animal dépendait de son habitat. Le ministre a peut-être demandé :
– «Qu’est-ce qu’on fait avec cela, mesdames, messieurs mes chers sous-ministres ? Est-ce qu’un écosystème est un bidule d’orchestre pour faire de l’écho ?»
La commission Coulombe
La commission Coulombe savait pertinemment bien que le ministère responsable des forêts n’a rien à cirer de l’écologie. C’est pourquoi elle lui a tendrement suggéré de s’adjoindre un «comité de suivi» externe pour le conseiller en matière de gestion écosystémique. La semaine dernière, le ministre a lui-même nommé la quinzaine de personnes qui en feraient partie : des maires, des représentants d’industries, des gestionnaires en éducation, un biologiste (ouf !) et un comédien. Au moins une bonne nouvelle pour l’industrie touristique de la ville de Québec.
Quant à la création du poste de vérificateur des forêts – indépendant du gouvernement –, chose pas mal plus sérieuse et prévue à la recommandation 7.8 du rapport Coulombe, rien.
Le gouvernement a toutefois procédé, il faut le dire, à la nomination d’un forestier en chef qui devait, à l’origine, rendre compte de l’état de notre forêt devant l’Assemblée nationale. Aux dernières nouvelles, il agira plutôt comme simple sous-ministre associé. Un de plus. Il ne faudra pas en attendre grand-chose. À sa toute première intervention publique, il échappe : «Je promets de me faire le porte-parole fidèle de l’industrie auprès du gouvernement.»* Nous pensions pourtant que ce boulot-là incombait à l’association des compagnies de bois. À l’heure où on se parle, il devrait avoir reçu les nouveaux calculs tant attendus de ce qui nous reste de forêt. Quels sont-ils, Chef ?
Tout au cours de l’année, le gouvernement a voulu donner la vague impression que notre ressource forestière publique ne serait plus exclusivement marchandée en fonction de l’appétit industriel et qu’il y aurait un début de partage entre tous les utilisateurs et ce, en toute «transparence», selon ce mot en vogue qui invite immédiatement à la suspicion. Or il n’y eut aucune convocation civile à cet effet.
Ce qu’on a appris en revanche, et à travers les branches qu’il nous reste, c’est que les compagnies et le ministère discutent en super comités secrets depuis juin 2005. Monsieur le ministre transparent, auriez-vous l’amabilité de nous faire savoir de quoi ce beau monde-là parle ?
* Presse canadienne, 8 décembre 2005
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