Action Boréale - Abitibi Témiscamingue
Argumentaire de Richard et Louise Desjardins
« Bijouterie biologique » en danger !
par Richard et Louise Desjardins
paru dans la Presse du samedi 22 janvier 1994

Parce que les lacs Vaudray-Joannès sont encore là, dans toute leur beauté, depuis que les glaciers se sont évanouis il y a 10 000 ans.

Parce que ces glaciers y ont laissé un superbe et rare lit de gravier appelé « esker » qui purifiera éternellement l’eau de ces lacs.

Parce que nos parents y ont un chalet depuis 40 ans.

Parce que ce sont des lacs de tête, c’est-à-dire qu’aucune rivière ne les nourrit ; qu’ils constituent, par leurs propres petits ruisseaux et griffons, une immense source.

Parce qu’ils forment un « cerveau » important de la grande rivière des Outaouais.

Parce que vous semblez ignorer votre géographie locale.

Parce qu’autour de ces lacs, dans leurs bassins respectifs, y respire une forêt peuplée entre autres de résineux indigènes, l’une des dernières « patch » significatives comme en fait foi la photo satellite affichée dans le bureau du ministère des Forêts sur la rue Perreault à Rouyn-Noranda.

Parce que Noranda Foresteries, alias MacLaren Industries, alias Normick-Perron s’en vient raser cette perle de forêt cet hiver.

Parce qu’ils viennent de raser les pourtours jusqu’au Rapide 2.

Parce que cette forêt est publique et que nous en sommes les actionnaires « de fait », au moins autant que les actionnaires privés de Noranda Foresteries.

Parce qu’elle est située près de Rouyn-Noranda, ville environnementale et socialement abusée par la même compagnie.

Parce que la Municipalité Régionale de Comté, le ministère des Forêts, de l’Environnement n’ont rien vu ni prévu à cet égard, par ignorance, espérons-le.

Parce que nous voulons garder cette forêt telle quelle, dans son intégrité sauvage, afin qu’elle serve de référence pour toujours.

Parce que vous n’évaluez le prix d’une forêt qu’en fonction de son essence la plus rentable, en l’occurrence l’épinette.

Parce qu’une forêt, c’est beaucoup plus que ça.

Parce que nous ne voulons pas transformer cette forêt complexe en monoculture ennuyante ni en semi-désert ni en forêt naine.

Parce que vous ne respectez pas la pluralité de la flore.

Parce que vous ignorez complètement le destin des lynx, loutres, renards, martres, loups, carcajous, oiseaux de toutes les couleurs, une fois que vous avez puni la forêt.

Parce que vos grosses machines « jurassiques » n’ont pas leur place dans cette bijouterie biologique.

Parce que, l’an dernier, à Rio de Janeiro, le pays s’est engagé à respecter la diversité biologique de son territoire.

Parce qu’il existe d’autres façons éprouvées de se servir de la forêt.

Parce que notre opinion ne compte jamais.

Parce que vos audiences publiques et vos tournées de consultation ne sont que des mises en scène destinées à légitimer des plans d’opérations forestières déjà arrêtés et des contrats presque signés.

Parce qu’à titre évocateur, vous répandez des phytocides pour exterminer les feuillus, et ce, contre la volonté unanime des gens consultés à leurs propres frais.

Parce qu’à titre d’exemple, vous nous donnez 30 jours pour consulter des plans d’opérations forestières définitifs qui prendront effet jusqu’en l’an 2019.

Parce que les rapports entre le gouvernement et les compagnies sentent l’inceste et qu’on ne sait plus trop qui inspire réellement la rédaction des lois forestières.

Parce que vous transformez d’honnêtes travailleurs, techniciens et ingénieurs forestiers en opérateurs de destruction.

Parce qu’eux-mêmes nourrissent de sérieuses appréhensions par rapport à vos méthodes d’opération.

Parce que vous n’engagez qu’un seul inspecteur pour toute l’unité administrative de Rouyn-Noranda.

Parce que vous vous déchargez de vos responsabilités environnementales sur les épaules de sous-traitants.

Parce que votre philosophie d’approche de la forêt est en retard de 10 ans par rapport à celle de l’Ontario.

Parce que vous éliminez des options de développement et des emplois futurs.

Parce qu’il est faux de prétendre, comme le proclame le ministère du Tourisme en Europe, que l’Abitibi-Témiscamingue a su sauvegarder l’authenticité de ses forêts.

Parce que vous ne vivez jamais ici et que, d’où vous êtes, vous nous percevez comme des abstractions plus ou moins payantes.


Parce qu’avec un « cash-flow » de 38 millions et des versements de dividendes de 64 millions, vous ne pouvez pas invoquer le secours public comme c’est le cas pour 30 % d’entre nous.

Parce que, de notre côté, nous n’avons rien reçu d’autre dans nos boîtes à lettre, que des factures pour payer vos dégâts.

Parce que vous êtes devenus des terroristes industriels et des « money-junkies » et que nous ne pouvons plus justifier nos actes à vos enfants.

Parce que vous nous acculez à l’insignifiance et au désespoir.

Parce que vous ne voulez surtout pas d’un débat de société, comme si vous n’en faisiez pas partie, enroulés comme vous êtes dans vos aménagements paysagers et vos comptes de dépenses.

Parce que vous êtes des acteurs dans ce scénario politique actuel qui consiste à privatiser les profits et à socialiser les déficits.

Parce que vous n’avez même pas pris note, lors de la réunion du 14 septembre dernier, que nous demandions un moratoire sur la coupe à l’ouest des lacs Vaudray-Joannès.

Parce qu’il est temps qu’une décision LOCALE  se prenne pour éviter qu’on en vienne un jour à quémander un permis à Québec pour aller aux framboises.

En raison de tout cela, nous invitons la population à empêcher Noranda Foresteries alias Normick-Perron, d’entrer dans cette belle forêt.

Parce que la vie est belle.
L'ABAT est une association qui lutte pour la sauvegarde de la forêt boréale
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